Un héritage touareg

Le service du thé au Maroc

Tous ceux d’entre nous qui ont eu la chance d’assister à la préparation du thé sous la grande tente s’imprégneront aisément de ce merveilleux message, quant aux autres…laissez vous donc tenter

Dés l’aube, le vieux Targui s’installa avec des gestes d’une infinie lenteur sur une natte posée à même le sol rocheux qui venait d’être arrosé et balayé par des femmes silencieuses. Il contemplait l’ouest en soupirant ...

Il savait que son voyage sur cette terre s’achevait bientôt, sa fatigue s’intensifiait et ses pas devenaient flageolants. L’appétit s’était éteint mais il avait encore dans la bouche la saveur des quelques mots qu’il désirait dispenser à ses trois fils, comme un ultime rendez-vous

A ses côtés, une bouilloire frémissait sur le feu. Devant lui sur un plateau usé, ciselé de motifs géométriques, étaient disposées deux théières émaillées, rouge et blanche, serties de cinq verres à thé dont le précieux mélangeur, un verre de terre cuite large et profond, patiné par l’usage et le temps. Un panier d’osier plein de feuilles de menthe répandait un parfum piquant qui se mêlait à celui des taguella, ces galettes cuites sous la braise et le sable chaud.

Sur la natte, le vieil homme avait placé une selle de méhari avec son tabrok, son précieux tapis, une outre large au cuir souple et aux nœuds anciens et son taguelmoust indigo le plus précieux.

Quand ses trois fils le rejoignirent, il les couvrit d’un sourire faible et les invita à prendre place sur les coussins. D’un regard encore ferme, il les convia à ne pas s’épancher et à laisser les larmes pour un autre jour.

D’un mouvement appliqué, il versa l’eau chaude sur le thé vert, le rinça, puis remplit la théière qu’il plaça sur les braises.

– Mes fils si loin que nous portent nos pas, ils nous ramènent toujours à nous-mêmes et nous préparent pour le grand voyage! Alors mes fils, soyez forts et parmi ces objets choisissez celui qui vous comblera, mais auparavant, dites moi pourquoi!

Les trois fils assis en tailleur, abaissèrent la partie de leur chèche qui leur voilait les lèvres, révélant ainsi un peu de leurs visages accablés. Ils regardèrent, tout près de la théière où la décoction se préparait, la selle, l’outre et le turban. Ils demeurèrent si longtemps silencieux que leur père, saisissant l’anse chaude d’un mouvement sûr et rapide avec un pan de sa large tunique, leur versa le premier thé.

Il souleva en un geste précis la théière à hauteur d’épaule. En coulant, le thé se couronnait d’une mousse épaisse. Le Tamasheq tendit à ses fils le breuvage sombre, brûlant et amer. Il leur proposa des galettes qu’ils refusèrent tant ils étaient absorbés par la question qui venait de leur être posée. A voix basse, ils échangèrent quelques paroles pour déterminer entre eux ce qu’ils désiraient le plus garder en mémoire de leur père. L’eau dans la bouilloire siffla pour le deuxième thé quand l’aîné, prenant la parole, désigna le turban.

– Père ce taguelmoust, je le porterai en ton honneur …

– Et seulement cela ?

Le père glissa dans la seconde théière de la menthe et un peu de sucre. Le fils aîné, encouragé à délier sa langue, dit alors:

– Père, dehors, nous sommes les hommes du voile, ceux qui se préservent de respirer les esprits mauvais des kel-Asouf. Au dessus de nos têtes, les étoiles nous guident vers la prochaine oasis ou la prochaine bataille! Mais dans la tente, j’ôterai avec respect ce voile puis le placerai sous le dôme et, là encore, je me souviendrai que l’homme du voile est là pour veiller sur la femme, la Tin-Anin, la gardienne de la tente!

Ayant ainsi parlé, il but une gorgée du second thé, plus transparent et plus sucré que le précédent.

Le deuxième fils prit la parole:

– Père, ton outre sera en de bonnes mains! Quand elle sera pleine, je saurai écouter le chant de l’eau, me réjouir des pâturages, apprécier les dons du créateur, me souvenir avec gratitudes des itinéraires vers les puits que tu nous as enseignés. Sa voix s’étrangla sous le coup de l’émotion.

Le troisième fils regarda la selle en sirotant le troisième thé, le plus sucré, le plus parfumé, à la couleur éclatante, infusé plus légèrement dans le dernier marc et rehaussé plus savamment de menthe.

– Père, mon oreille saura entendre la parole des chameaux. A leur école, grâce à toi, je sais comprendre leur langage. S’ils blatèrent en contournant ma tente: ils annoncent la visite d’étrangers! S’ils lèvent la tête en regardant longuement l’Est : l’orage n’est pas loin. S’ils se mettent à battre la langue, l’oeil vif, c’est qu’ils auront flairé une oasis ou un point d’eau!

Le père posa sur chacun de ses fils un regard satisfait.

– Bien, leur dit-il, je peux partir l’âme en paix, vous demeurerez des imajaghan, de vrais hommes libres! Mais je vais vous inviter, mes fils à rester vigilants! Auriez vous perdu votre regard aiguisé?! N’avez vous pas vu sur cette natte que je vous proposais aussi autre chose en héritage?

Les frères eurent des moues surprises, ils balayèrent du regard la natte. Hormis les trois objets choisis, ils n’en voyaient point d’autres! Le vieil homme souriait, heureux de son tour:

Ne voulez vous pas de mes théières?!

Les trois jeunes hommes soupirèrent: ce qu’ils avaient sous les yeux de manière évidente, ils ne l’avaient pourtant pas vu. Cette ultime leçon leur tira des hochements de tête dubitatifs et un silence méditatif.

– Le temps du thé est le temps du partage et de l’écoute, continua-t-il, celui de l’hospitalité sacrée! N’oubliez pas, mes fils, la valeur de ces instants d’éternité! Il se tue et accorda un dernier regard à ses enfants, un regard d’une infinie tendresse.

 

           Le premier thé est amer comme la vie

           Le second aussi doux que l’amour

           Le troisième léger, tel un dernier souffle.

                                                   Proverbe Touareg

http://www.la-parole-est-un-art.fr/

 

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